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Et si perdre du poids commençait par oublier la balance ?

Et si perdre du poids commençait par oublier la balance ?

J'anticipe la contrainte musculaire. Mon pied va frapper le sol, tout le poids de mon corps va traverser ma jambe. Ça va faire mal. Du moins, c'est ce que j'imagine avant de lancer ma séance, montre au poignet, en attendant que le GPS s'accroche. J'appuie sur le bouton. La première foulée arrive. Mais il n'en est rien. Mon pied se pose, il agit comme un ressort, et soudain je suis propulsé vers l'avant. Sans effort. Sans douleur. La foulée devient automatique, et moi, je m'évade. C'est dans ce moment-là que tout a changé pour moi. Pas parce que j'avais trouvé LA discipline pour perdre du poids. Pas parce que j'avais enfin accepté cette équation : moins manger + plus bouger = maigrir. Non. Simplement parce que j'avais arrêté de chercher à maigrir. Et pourtant, en un an et demi, j'ai perdu 30 kilos.


Vous voyez ces personnages dans Wall-E qui ne prennent même plus la peine de marcher ? Ils se déplacent assis dans leur fauteuil, sirotant leurs boissons et mangeant tout et n'importe quoi ? C'était l'image que j'avais de moi-même à l'époque. J'ai la chance d'exercer un métier passion. Je suis développeur informatique. Je m'éclate dans mon boulot, je m'épanouis, mais il y a une contrepartie : la sédentarité. Être développeur, c'est passer des journées entières assis devant un ordinateur.

Quand on est jeune, les soucis de santé liés à l'âge ne nous préoccupent pas. Et c'est normal. Cependant, à mesure que le temps passe, ces préoccupations se rapprochent. C'est à mes 30 ans que j'ai pris conscience d'être exposé à de réels risques cardiaques. J'ai rapidement fait le calcul de ma situation : sédentaire++, aucune pratique du sport, une alimentation bancale et de la bière un peu trop souvent. J'ai réalisé que, potentiellement, dans 10 ans je ne serais plus de ce monde.

Je me souviens de ma première tentative de course à pied. C'était chaotique. Je courais avec des Van's et m'imposais 5 km à chacune de mes sorties. Les douleurs sont vite apparues. J'ai arrêté quelques mois, puis j'ai recommencé, cette fois avec des chaussures de sport. Mais là encore, pas des chaussures pour courir. Après quelques sorties, elles sont revenues. J'ai consulté un médecin et un podologue. Le discours était unanime : je n'étais pas fait pour la course à pied. Mon podologue m’avait même conseillé, au vu de ma corpulence, de faire du Rugby. J'ai accepté ce verdict. Et j'ai abandonné.

La musculation a été ma deuxième tentative. Une salle ouvrait près de chez moi, à un prix très abordable. J'ai sauté sur l'occasion. Cette fois, j'avais de la rigueur : j’y allais un jour sur deux, très tôt le matin. J'étais devenu un habitué. Je me documentais sur les programmes, la nutrition. Je prenais un shaker de protéine après chaque séance, et mes midi se résumaient à manger du riz et de la dinde. J'ai même choisi mon appartement en fonction de cette salle. Je pensais avoir trouvé mon truc.

Mais après quelques mois, le rythme devenait insoutenable. Je me concentrais davantage sur mon travail, et la salle s'éloignait progressivement. Jusqu'à l'oubli complet.

Puis les années ont suivi le même schéma. Des élans de motivation, des abandons rapides. Un cercle vicieux de frustrations et de déceptions.


J’étais à nouveau dans mon quotidien de sédentaire. Sachez que le temps passe très vite lorsqu'on code. Il m'arrivait, dans une journée, de passer pas moins d'une quinzaine d'heures devant l'ordinateur, dans un état de concentration très profond. Mais petit à petit, jour après jour, je commençais à regarder par la fenêtre. J'observais les collines, le ciel, les nuages. C'était une sensation étrange, j'étais de plus en plus attiré par l'extérieur. Très vite, j'ai commencé à étouffer. Les murs autour de moi m'oppressaient. J'avais trop de lignes de code dans la tête, trop d'écrans, toute la journée, toute la semaine. Ordi, téléphone, télé. Bref, j’avais besoin de fuir les écrans et de me reconnecter au monde extérieur.

À ce moment-là, l'idée d'enfiler une paire de baskets et d'aller courir m'est venue assez naturellement, mais on m'avait dit que ce n'était pas fait pour moi, que j'allais me blesser. J'ai donc sorti mon vieux vélo du garage et je suis allé me promener. Au départ, c'étaient des petites balades, puis petit à petit, les distances se sont allongées et j'y ai pris goût. Je me suis plongé dans cette pratique et j'ai très vite glissé dans le cyclisme. S'en est suivi l'achat d'une vraie tenue, d'équipements, d'accessoires et pour finir d'un vélo de route. Le vélo, c'était très différent de mes anciennes expériences. Là, il était question d'être dehors, d'avoir une totale liberté. Une sensation de vitesse, de ne faire qu'un avec sa machine. C'est découvrir des coins autour de chez soi, c'est regarder les routes différemment quand on est en voiture en se disant : « C’est chouette ici, je devrais venir rouler. C’est quoi le pourcentage de pente ? ». Le vélo de route, c'est aussi se dire bonjour entre cyclistes quand on se croise. Ce sont ces relances, ces descentes, ces virages qu'il faut apprendre à négocier, ces montées où il faut savoir gérer l'effort. Le vélo, c'est tout un monde. Malheureusement, le vélo est aussi très dépendant de la météo.

La solution quand il fait moche ou en saison hivernale, c'est le home trainer. C'est tout naturellement que j'en ai acheté un, pour pratiquer en toutes saisons sans avoir la frustration de devoir m'arrêter. Cependant, lors de mes premières séances, j’ai découvert quelque chose chez moi : je déteste m'entraîner entre quatre murs. Et c'est logique. J'avais commencé le vélo de route pour fuir les écrans et retrouver l'extérieur. Chez moi, je ne prenais aucun plaisir. J'avais besoin d'être dehors.


Et c'est là que j'ai commencé à être têtu. Malgré les avis de mon médecin et de mon podologue, j'ai décidé de retenter la course à pied. Ça répondait parfaitement à mon besoin : être en extérieur, en tout temps, pratiquer une activité. Cependant, j'ai dû m'y reprendre plusieurs fois. J'ai eu des douleurs, des blessures. Mais cette fois-ci, je me suis documenté et j'ai appris plusieurs choses : n'importe qui pouvait courir, il y avait beaucoup d'idées reçues, et mon médecin et mon podologue tenaient des discours qui n'étaient plus du tout d'actualité.

C'est là qu'un ami m'a lancé un défi : courir une course de 11 kilomètres. Un an pour m'entraîner. Partir de rien et arriver à 11 km. J'ai dit oui sans hésiter. Pour la première fois, ce n'était plus une vague envie de "faire du sport". J’avais un objectif concret. Un but à atteindre.

Je me suis abonné à un programme d'entraînement en ligne et j'ai commencé à le suivre scrupuleusement. Trois, quatre mois ont passé. Les semaines s'accumulaient, les kilomètres s'allongeaient. Et puis un jour, lors d'une sortie tout à fait banale, une séance d'endurance fondamentale, tout a basculé.

C'était ça. Ce moment-là. Cette sensation de voler que j'avais tant cherchée. Cette liberté totale, ce plaisir incroyable. Je suis tombé amoureux de la course à pied.

Mais avant d’en arriver là, il a fallu encaisser quelques coups.


En novembre 2023, le diagnostic est tombé : Spondylarthrite ankylosante. Désolé pour ce mot barbare. Pour faire très simple, je suis sujet à des inflammations chroniques des articulations. Concrètement, lors de grosses crises, je ne peux plus poser le pied par terre.

Cette révélation, contre toute attente, je l'ai reçue comme un véritable cadeau. J'avais enfin une explication à ces douleurs qui m'avaient empêché de pratiquer un sport depuis des années. En informatique, il arrive souvent d’être confronté à des bugs. Tant qu’on ne connaît pas son origine, il est difficile de le corriger. J’avais un bug et désormais, j’avais son origine.

Mais la SA m'a aussi appris quelque chose d'autre, de bien plus fondamental : l'immobilité aggrave la maladie. Les articulations s'ankylosent. En maintenant du mouvement, on ralentit ce phénomène. En d'autres termes, je n'avais plus le choix que de bouger. Ce diagnostic, c'était mon dernier ultimatum.

Je me suis remis à courir début 2024. De petites sorties, en alternant marche et course. À la deuxième séance, une douleur au genou m'a stoppé net. J’ai arrêté. C’est trois mois après qu’on m’a lancé le défi des 11 km. Et c’est ainsi que j'ai repris pour de bon.

Mais la SA ne disparaît pas. Elle est là, imprévisible, tapie. Un jour, alors que j'avais bien repris la course, j'étais en forêt. Au début de la sortie, je sentais une légère gêne. J'ai continué. La douleur s'est intensifiée progressivement. À quinze minutes de la fin, j'ai dû abandonner. Chaque pas me faisait très mal. Je me souviens de ce jour. J'avais les larmes aux yeux. J'étais en colère contre mon corps, en colère qu'il n'arrive pas à tenir.

S'en est suivi un mois et demi de kiné et d'arrêt complet. Mais je n'ai rien lâché. J'ai intégré du renforcement musculaire dans ma routine hebdomadaire. Et j'ai appris à écouter mon corps différemment. Désormais, j'arrive à sentir les crises arriver. Je n'attends plus d'avoir mal. Je prends mon traitement immédiatement.

La SA ne se guérit pas. Mais elle se gère. Et paradoxalement, c'est elle qui m'a définitivement mis en mouvement.


Quand j'ai repris la course, je ne pensais pas à maigrir. Je voulais juste être dehors. M'évader. Pratiquer un sport. C'est tout.

Alors oui, au début, il y avait un chiffre sur ma balance. Je le regardais diminuer doucement, au fil des semaines. Puis je l'ai oublié. Ce qui m'intéressait, c'était autre chose : les distances qui s'allongeaient, la vitesse qui augmentait, les sorties qui devenaient de plus en plus longues. La balance ne m'a plus dit grand-chose.

Ce sont mes proches qui m'ont alerté les premiers. Des commentaires, des regards surpris. Dans le même temps, je retombais sur des photos de l'année précédente. C'est là que j'ai vraiment vu. Pas un chiffre, une image. Mon corps avait changé, et je ne m'en étais presque pas rendu compte.

L'alimentation a suivi, mais à son rythme. Ce n'était pas un régime. C'est en courant que j'ai compris quelque chose de simple : à chaque kilo perdu, mes conditions en course s'amélioraient. Moins de poids à porter, plus de légèreté à chaque foulée. J'avais trouvé ma vraie motivation pour manger mieux, non pas pour maigrir, mais pour courir mieux. J'ai passé une semaine à compter mes calories, juste pour comprendre. J'ai réalisé que je me faisais des assiettes bien trop grandes. J'ai réduit les portions. Plus récemment, j'ai drastiquement réduit l'alcool. Là où je buvais tous les week-ends, il m'arrive désormais de passer un mois sans en toucher. Pas par discipline. Parce que ça n'avait plus la même place.

En un an et demi, j'ai perdu 30 kilos. La balance n'avait plus d'importance, et c'est exactement pour ça que ça a fonctionné.


Je n'ai pas perdu 30 kilos parce que j'avais un plan. Je n'ai pas suivi de régime strict, je ne me suis pas imposé un sport que je détestais. J’ai juste trouvé quelque chose qui me faisait sortir, quitter les écrans.

Ce que cette aventure m'a appris, c'est que la perte de poids peut être un effet secondaire. Pas un objectif. Le jour où j'ai arrêté de me demander combien je pesais pour me demander combien de temps je pouvais courir, tout a changé.

Je ne sais pas quel est votre sport. Peut-être que c'est la course, comme moi. Peut-être que c'est la natation, la grimpe, le vélo, la danse. Peut-être que vous ne l'avez pas encore trouvé, et c'est exactement là où j'en étais il y a quelques années.

Mais je crois sincèrement qu'il existe, quelque part, une activité qui vous fera oublier la balance. Qui vous donnera envie de sortir non pas pour brûler des calories, mais pour ressentir quelque chose.

C'est ça, la vraie transformation. Pas le chiffre sur la balance, mais ce moment où bouger devient un besoin, une passion.

F.